Sur les traces de la présence française

L'Amérique comme vous ne l'aviez jamais vue



Retrouvez l'Amérique française en suivant, pendant plusieurs semaines, l'itinéraire des reconstitutions historiques.

par Charles Balesi



Chaque année pendant tous les week-ends de la belle saison, depuis le Michigan jusqu'au Missouri, du Minnesota à l'Indiana, le passé français revient à la vie au fond de bois ignorés, au bord de petites rivières au cours inchangé, dans des communautés demeurées à l'écart de la marche du temps. C'est la saison annuelle des reconstitutions historiques revenues avec le premier souffle du printemps; c'est le temps retrouvé de la floraison des "rendez -vous" qui réveillent, chez des milliers d'Américains, la passion de l'histoire. Le vendredi soir ils abandonnent joyeusement leurs vêtements d'aujourd'hui pour revêtir culottes, justaucorps, robes à panier, mocassins, dentelles et chemises de lin. Toques, tricornes ou bonnets sur la tête, ils montent leurs tentes, allument des feux de bois, nettoient leurs fusils à canon lisse. Ce sont les "Reenactors" qui recréent le Midwest d'antan, un Midwest qui s'exprimait en français.

Le passé français du Canada et de la Louisiane est connu de tous; on évoque bien moins celuidu vaste territoire qui joignait ces deux anciennes colonies. Il s'agit de la tranche ouest de l'ancienne Nouvelle France qui comprenait Fort Pontchartrain (aujourd'hui Detroit) coincé entre les lacs Erié et Huron, Fort Duquesne, (devenu Pittsburgh), les sources du Mississippi, le Kansas et le Territoire des Illinois; bref, un pays immense servant tout autant de charnière entre les gouvernements de Québec et de La Nouvelle-Orléans que de tremplin vers les Rocheuses. Du début de la poussée territoriale initiée sous le régime de Louis XIV et de Colbert en 1673 jusqu'à l'apogée de l'Empire colonial français, juste avant la conclusion désastreuse de la Guerre de Sept Ans en 1753, l'Amérique du nord paraîon;t essentiellement française. L'anglais régnait seulement dans treize colonies entre l'océan Atlantique et les Allegheny, en Nouvelle Ecosse - l'ancienne Acadie - et à Terre-Neuve, tandis que l'espagnol etait la langue de la Floride et du Texas.



Les Origines

C'est ce passé que des passionnés de la reconstitution historique font revivre chaque semaine autant pour eux-memes que pour tous ceux qui veulent bien se risquer à abandonner les autoroutes pour un dédale de petites routes et chemins creux.

Les instigateurs de la reconstitution historique aux Etats-Unis viennent d'horizons divers: ce sont de fervents chasseurs de la poudre noire qui commencèrent à porter des vêtements correspondent à leurs armes anciennes et à se retrouver épisodiquement. Il y a aussi les trappeurs occasionnels de l'ouest du Mississippi qui essayèrent de vivre comme les << Mountain Men >> des années 1800. Il y a ceux, habitués des reconstitutions de batailles de la guerre civile, qui découvrirent dans le Midwest les souvenirs de la <<French-Indian War >>. Enfin, ce sont les Indiens qui organisaient leurs assemblées, ces pow-wow qui attiraient toujours beaucoup de spectateurs.

En 1976, la commémoration du bicentenaire de la Révolution americaine fut l'occasion de reconstituer dans maints sites historiques des scènes hautes en couleur. Les Etats du Midwest trouvèrent

dans ces festivités une manne touristique: la mode était lancée et bientôt les premières fêtes furent organisées à des dates régulières.

Au début, on distinguait deux types d'attractions: la reconstitution historique proprement dite, visant a recréer un événement, generalement une bataille ou tout au moins une escarmouche; et le "rendez-vous", reconstitution des rencontres annuelles de marchands, de voyageurs - ceux qui parcouraient lacs et cours d'eau depuis Montréal et parfois Québec pour troquer leurs merchandises contre les fourrures accumuleés par les Indiens. Aujourd'hui, l'une et l'autre se rejoignent: le visiteur peut passer en quelques pas de la tente d'un marchand de peaux ou de colliers de verroterie au spectacle d'une bataille rangée entre Français, Indiens et soldats britanniques. Les puristes déploreront peut-être l'amalgame parfois malheureux de diverges périodes historiques (déformation touristique?). Mais dans l'ensemble l'effet est plutôt réussi et on a souvent l'illusion de remonter le temps.





Fort de Chartres, Illinois

Le rendez-vous du Fort de Chartres est l'un des plus anciens. Il a lieu dans un fort en pierres taillées dont l'enceinte à la Vauban renferme deux corps de logis scrupuleusement rebâtis sur des fondations d'origine. Seul le magasin de munitions est de facture ancienne. Pour decouvrir ce site, il faut quitter l'autoroute 55 qui relic Chicago à St. Louis juste avant le pont enjambant le Mississippi, prendre la << route 3 >> jusqu'au hameau de Ruma puis s'engager vers l'ouest par une petite voie goudronnée. Après deux ou trots kilomètres d'un paysage banal et sans surprise, la route se métamorphose soudainement en facets, cisaillant une falaise boisée pour finalement déboucher sur le village de << Prairie du Rocher >>, fonde en 1717. C'est l'entrée dans un petit monde qui jusqu'à la fin du XVIIIe siècle était le plus important centre administratif et militaire entre Québec et La Nouvelle Orléans. Le fort est situé un peu au-delà, au bord de l'ancien cours du Mississippi. Les jours de << rendez-vous >>, on aperçoit les grandes tentes des marchands alignées sous les arbres, puis celles des camps des compagnies franches de la Marine française aux uniformes bleu et blanc, celles du 42e régiment écossais portent le kilt, celles des Rangers en tenues vertes et bérets à plume ou encore celles des soldats portent le tricorne de l'armée révolutionnaire américaine. Le grand portail du fort franchi, d'autres attractions surgissent: les campements des milices groupées sous l'enseigne blanche à fleur de lys, les tipis indiens, les simulations de combats. Aux parades succèdent des concours de tir, de la musique et des spectacles folkloriques. Dans ce décor typique qui sent le feu de bois, la viande rôtie et la poudre noire, des centaines de participants, tous en costumes d'époque, animent un spectacle surprenant et magique.





Charles J. BALESI

 

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