LE PÈRE MARQUETTE

La Vie du Père Marquette en images et en mots, racontée par L'Union (Journal de Laon, France) du 3 au 10 janvier 1971

Reproduced with permission of editor.

 

I. LES DEBUTS

 

1. C C'est à Laon que naît, le 10 juin 1637, Jacques Marquette. Son nom sera, trois siècles plus tard, donné dans le Nouveau-Monde à une ville industrielle, à une université, à une ligne de chemin de fer. Sa statue s=élèvera dans cinq agglomérations. Il ne sera donc pas, comme on dit aujourd'hui, "le premier venu"... Enfant, il mène la vie de tous les enfants. avec leurs penchants, leurs caprices, leurs petites colères, les jouets qu'ils affectionnent, les niches qu'ils font à leurs camarades. Avec aussi, l'amour des parents plus affectueusement penchés sur le lit de bois en cas de maladie, avec la récompense pour un devoir bien fait, une leçon convenablement apprise.


 

2. CJacques est dur pour lui-même. Enfant, il s'impose le jeûne hebdomadaire. Et voilà qu=à dix-sept ans, il entre chez les Jésuites. D'abord, la longue formation: noviciat, études philosophiques, enseignement et travaux théologiques. Après onze ans, le Père Marquette demande à ses supérieurs d'être envoyé dans les misions d'Outre-Atlantique, Il faut, pour cela, faire preuve d'un grand courage. En effet, le candidat a lu, dans les relations de la Nouvelle France, par quels sévices les Iroquois tout particulièrement répondaient aux entreprises des missionnaires.


 

3.CDans de telles conditions, ne part pas qui veut pour les missions. II est indispensable (le croira-on ?) de réunir une trentaine de conditions .On élimine, c=est évident, les impulsifs, les emballés dont une défaillance pourrait produire sur les autochtones un effet déplorable, Puis, il faut une santé de fer, un grand esprit de décision, le savoir-faire, l'aptitude à supporter toutes les intempéries, un tempérament calme, la sérénite de l'esprit, surtout la force de caractère. Et on en passe ! Jacques Marquette est ainsi "examiné@ sur toutes les coutures. Et un jour. ll reçoit C avec quelle joie, on le devine C l'autorisation de partir.


 

4. C En 1666, il débarque sur le sol de la Nouvelle-France. Son premier soin est de s'initier aux particularités de la région et des habitants. Il apprend les langues des peuplades qu'il devra évangéliser, tout en s=établissant à la résidence de Saint-Joseph de Sillery, près de Québec. Les indispensables connaissances linguistiques acquises, le Père Marquette pénètre hardiment dans l=intérieur du pays. Ainsi débute la partie active de sa vie. Il s'arrête sur la rive droite du Sault, par quoi le lac Supérieur se déverse dans le lac Huron. A cause de l'abondance du poisson, les Indiens (pourtant nomades de nature) y résident toute l'annee. C=est aussi le point de ralliement des trappeurs.


 

II. Les Folles Avoines

5. C C'est sur la rive droite du Sault que Marquette fonde une première mission. Il la baptise Sainte-Marie du Sault. Un an plus tard, il se rend à la mission du Saint-Esprit pour évangéliser les Ottawas et les Hurons. Ils sont relativement sociables. Mais non les Iroquois ! Les voilà qui viennent jeter le trouble chez Marquette et les siens. On décide d'émigrer alors vers l'Est. Une nouvelle mission est fondée à Michillimackinac : celle de Sainte-Ignace. A ce moment, Marquette sait déjà six dialectes. Des nomades lui ont parlé du "Mitchisipi@ ou grande rivière coulant du Nord vers le Sud. "Ses bords ajoutent-ils sont habités par des tribus inconnues des Blancs.


 

6. C Dans l'entretemps, Jean Talon, intendant du Canada a lui aussi, entendu parler de ce cours d'eau. II est hanté par l'idée qui a conduit Jacques Cartier au Canada: découvrir par l'Ouest, une route vers la Chine. Quels desseins chez ces hommes ! Ce Mitchisipi se jette-t-il à l'Est de La Floride, dans le golfe du Mexique ou en Californie ? C'est ce qu=il convient de savoir. Voilà pourquoi Talon désigne à Frontenac, gouverneur de Québec, un jeune trappeur, nommé Jolliet (né à Québec, de parents originaires de La Rochelle) pour tenter l'aventure. Marquette partira avec lui. N'est-il pas tout designé pour cette expédition à cause de sa connaissance des langues ?


 


7. CTous deux se rencontrent, en janvier 1673, à la mission Saint-Ignace. Cependant ils ne préparent pas à la légère une randonnée de ce genre. Quatre mois durant, ils se documentent. Ils se font donner les noms des rivières qu=ils comptent emprunter, ainsi que des villages à traverser. Tant bien que mal une carte est dressée. Marquette relatant ces préparatifs, écrira plus tard: "du blé d'Inde avec quelque viande boucanée furent nos provisions avec lesquelles nous embarquâmes sur deux canots d'écorce, M. Jolliet et moi avec cinq hommes bien résolus à tout faire et à tout souffrir pour une si glorieuse entreprise@. Et le 17 mai 1673, les explorateurs quittent la rive de Saint-Ignace. En avant vers l=inconnu !


 

8. C Dès les premières heures, Marquette et Jolliet enregistrent chacun leurs observations sur leur carnet de bord. (Malheusement le document de Jolliet disparaîtra dans un naufrage, au retour, près de Québec. Jolliet sera cependant en mesure de reconstituer les cartes de mémoire. Par contre, les notes de Marquette seront conservées). Les navigateurs se dirigent vers la baie Verte et entrent dans la petite rivière Menominée. Ils visitent les peuplades de la Folle Avoine. Marquette a noté: "La folle avoine dont ils portent le nom, parce qu=elle se trouve sur leurs terres, est une sorte d'herbe qui croît naturellement dans les petites rivières dont le fond est de vase et dans les lieux marécageux@. Les Folles Avoines s'efforcent de garder Marquette près d'eux. "Vous allez vers de grands dangers ! " lui disent-ils. Peine perdue.


 

III. Le Calumet

9 C Jusqu'ici le voyage n=a été qu=une grande partie de canoë. Mais les explorateurs remontent la Fox River (ou rivière du Renard) et y rencontrent les premières difficultés de navigation : courants désordonnés et roches à fleur d'eau. Le 7 juin, ils arrivent chez les Maskoutens ou nation du Feu. C'est dire qu=en trois semaines C et malgré deux arrêts obligés C ils ont parcouru plus de mille kilomètres. Ce jour là, sur son carnet, Marquette écrit: "C'est ici le terme des découvertes qu=ont faites les Français car ils n'ont point encore poussé plus avant@. Les Maskoutens leur prêtent deux guides. On remonte toujours la rivière Wisconsin. D'un cours d'eau à l'autre, en portant les canots, il faut effectuer 2,700 pas.


 

10. C Les deux guides ont maintenant regagné leur village. Marquette et Jolliet ainsi que les cinq Français sont livrés à eux-mêmes. Le Wisconsin s'est élargi, puis se perd dans une "Riviere@ beaucoup plus majestueuse: le Mississippi. Dès lors, qu=elle facilité de navigation ! C'est vrai, mais que réserve le lendemain ? Les hommes prennent leur repas à terre. Par mesure de prudence, ils couchent au large, dans leurs canots étroits, prenant le quart à tour de rôle. Il faut que le veilleur signale les dangers éventuels et sache aussi contrebalancer les mouvements des dormeurs qui pourraient faire chavirer les esquifs. Une semaine s'écoule ainsi. Pas un être humain en vue.

 


 

IV. Promesse

11. C Chaque soir, Jolliet afit le point à l'aide d'un curseur. Ainsi calcule-t-il la hauteur de l'étoile polaire au-dessus de l=horizon. Cependant, le 25 juin, au bord de 1'eau, on aperçoit des pas d=hommes et un petit sentier menant à une belle prairie. On s'arrête. Marquette et Jolliet laissent les canots à la garde de leurs gens. Ils sont à ce moment, sur la rive droite du Mississippi, à 3 ou 4 kilomètres du confluent de ce fleuve avec la riviere des Moines. Avec un peu d'appréhension, ils s=avancent, mais sont bien reçus dans le village des Illinois qui leur offrent des cadeaux, préparent pour eux un repas: blé d'Inde, poisson, grand chien rôti, boeuf sauvage, Puis ils quittent ces hommes acueillants qui les escortent jusqu=à leurs canots. Ils reprennent le fleuve.


 

12. C Après un certain temps, ils s'approchent de la région où s'érigeront plus tard Alton et Saint-Louis, voguant dans les méandres au pied de hautes roches. A Mitchiganaéa (parages de l'actuelle Mamphis), alerte ! Les explorateurs sont tout à coup entourés d'hommes armés. Marquette montre son calumet (offert par les Illinois). Ils ne veulent rien entendre. Autour des deux canots, les assaillants se resserrent. Déjà les flèches sont prêtes. "Mais note Marquette, Dieu toucha soudain le coeur des vieillards qui êtaient sur le bord de l=eau sans doute par la vue de notre calumet qu'ils n'avaient pas bien reconnu de loin.@ Ils débarquent. Personne ne comprend une des six langues de Marquette. Seul, un vieillard sait quelques bribes d'Illinois.


 

13. C Dans son journal, Marquette poursuit: @ Aux habitants de Mitchiganaéa, nous fimes paraitre par nos gestes et par nos présents que nous allions à la mer. Ils entendirent bien ce que nous voulions dire, mais je ne sais s`ils conçurent ce que je leur dis de Dieu et des choses du salut.@ Et comme le missionnaire ne se décourage jamais, il ajoute : "C'est une semence jetée en terre qui fructifiera en son temps ". Voilà donc ces hommes pratiquement livrés à eux-mêmes, parcourant une région absolument inconnue. Oui, une véritable aventure. Ils ignorent ce que, matérialisé soit par le calumet, soit par flèche, l=avenir immédiat leur réserve.


 

14. CLe lendemain du jour où les pionniers ont été reçus à Michiganaéa ils atteignent, à quelques kilomètres en aval, un autre village. Ils se trouvent chez les autochtones de la rivière d'Akanséa ou Arkansas. On les reçoit avec sympathie. Leur langue, Marquette la connaît. Il apprend ainsi qu'il n=est plus qu=à quelques jours de navigation avant d'atteindre la mer. "Mais ajoutent les habitants, méfiez-vous, car ces contrées sont infestées par des sauvages aussi experts que des civilisés dans la manière d'exterminer leurs semblables. D'ailleurs, ils ont été en relations avec des flibustiers espagnols. " Les voilà avertis.


 

15. C Dès ce moment, Marquette et Jolliet sont fixés : Ils savent que le Mississippi se jette dans le golfe du Mexique. Ils n=iront pas plus loin, Mission accomplie. Et, le 17 juillet, ils repartent, de toute la force de leurs rames, contre le courant. Sur cette route du retour, ils s=engagent dans la rivière des Illinois. Plus d'alertes ni de dangers. "Nous n'avons rien vu de semblable, écrit Jolliet, à cette rivière pour la bonté des terres , des prairies, des bois, des boeufs, des cerfs, des chats sauvages, des outardes, des cygnes, des canards des perroquets et même des castors@.


 

16. C On avance pour débarquer un peu plus loin, chez les habitants de Kaskakia. Accueille aimable. Si aimable que Marquette doit promettre de revenir auprès de cette population. Mais la rivière des Illinois remonte très près du lac Michigan. C'est ici que Marquette et Jolliet se révèlent grands colonisateurs, "En creusant une demi-lieue de prairie pour réunir la rivière au lac, se disent-ils, on ferait des grands lacs et du Mississippi un énorme système de voies navigables@. Ils ont raison. Mais plus tard seulement l'idée sera réalisée.


 

V. MAI 1675

17. C Aujourd=hui, un bateau qui part de l'estuaire du St-Laurent peut naviguer sans discontinuer sur les lacs Ontario, Erié, Huron, Michigan, puis descendre la rivière des Illinois et le Mississippi, pour atteindre le golfe du Mexique. Ah ! si Marquette revenait sur ses premiers pas ! Sans doute, malgré des transformations fantastiques, reconnaîtrait-il par-ci, par-là, des horizons familiers à ses yeux. La petite rivière Chicago traversait jadis un marais, puis se jetait dans le lac. Aujourd'hui, les égouts de la ville s'y déversent. "Et, dit Jacques Sorbets le lac ne devant pas être pollué, la rivière, par un miracle de l'ingéniosité américaine remonte son cours! ".


 

18. CMarquette et Jolliet qui reviennent à leur point de départ, atteignent maintenant la baie Verte. Là, ils se séparent vers la fin de septembre 1673. Jolliet, en effet, doit regagner Québec. Il rapporte la certitude que le Mississippi se jette dans le golfe du Mexique. De plus, il a consigné, dans ses notes, des renseignements très précieux sur l'aspect des régions traversées et sur leurs ressources. Avec Marquette, il a découvert qu'il y a du fer sur la rive gauche du Wisconsin. Du fer aussi et des minéraux colorés au confluent de l'Ohio et du Mississippi.


 

19. C Ce n'est pas tout encore, les deux explorateurs ont trouvé du charbon près de la source de la rivière Illinois. Enfin, sur le rivage du lac Michigan, à quelques kilomètres au nord de l'actuelle Chicago, Marquette et Jolliet ont découvert du cuivre, de l'ardoise, du salpêtre. Que de richesses jusque là insoupconnées ! Tandis que Jolliet rallie Québec, Marquette séjourne dans la région des lacs. Vers la fin du mois d'octobre 1674, il retourne, ainsi qu'il le leur a promis, chez les Kaskakia. II y fonde la mission de la Conception. Ce n=est qu'en 1675 gue, souffrant de dysenterie, il remonte vers Saint-Ignace par la rive orientale du Michigan.


 

20. C Près de l=endroit où s'elève anjourd'hui la ville de Ludington, Marquette est frappé de congestion. Le 18 mai 1675, aux deux Français qui l'accompagnent, Pierre Porteret et Jacques Largiller, il donne ses dernières instructions. Puis, il meurt. L'année suivante, des Indiens qui chassent dans ces parages, exhument ses restes, lavent ses os. En grande procession, ils les transportent à Saint-Ignace d'où Marquette est parti pour sa grande aventure.


 

VI. AU PANTHEON DE WASHINGTON

21. CAinsi finit la vie d'un de ces pionniers dont la popularité, aujourd'hui encore, reste vivace dans la région des grands lacs. Personne là-basC industriels, commerçants, intellectuelsC qui ne connaisse le nom de Marquette. Une stèle commémorative est dressée à l'emplacement où sa depouille a été ramenée par les Indiens, en 1676. A l'heure actuelle, dans les bibliothèques d'innombrables livres parlent de lui. Oserait-on affirmer que, de tous les Français qui se sont illustrés en Amérique le nom de P. Marquette est peut-être le plus près du coeur des Amériains ?


 

22 C Le P. Marquette a ouvert la voie aux Français qui, le 12 mai 1678, vont construire des forts "pour la découverte de la partie occidentale de la Nouvelle-France ". Leur chef est Rouennais, Cavalier de la Salle. Il connaît à fond la mystique indienne qui a le culte des morts. A foison il distribue des étoffes pour envelopper les dépouilles mortelles des authoctones. Et à ce propos, un jour, un missionnaire sera dépossédé de sa chasuble pour revêtir de la "robe du soleil@ les ossements d=un Indien.


 

23 . C Le Père Marquette n=est pas une physionomie banale. Il prolonge, sur les territoires où il a voyagé, l=action du petit essaim de Jésuites parvenus les premiers à Québec le 15 juin 1625, en compagnie d=un Franciscain, le Père Joseph de la Roche d=Aillon. Leurs débuts, à ceux-ci, ont été difficiles. Cependant en juillet 1628, vingt ouvriers, laboureurs et charpentiers, venus de la France, ont été amenés par deux autres Jésuites. La voie est désormais ouverte, lorsque, quarante ans plus tard, débarquera le P. Marquette sur le sol de la Nouvelle-France.


 

24. C St le P. Marquette revenait aujourd'hul à Chicago, il ne serait pas peu étonné de voir; dans le brouhaha de la Dearborn Street, une énorme construction. C'est le Marquette Building. Ses quatre tambours sont ornés de bas-reliefs en bronze. Ils représentent quatre scènes de la vie du P. Marquette. De plus, dans le hall, à chaque porte des ascenseurs, ainsi qu=au premier étage, on remarque un bronze flgurant les explorateurs et ceux qui les ont aidés dans leur périlleux voyage. Le P. Marquette a aujourd=hui son effigie au Panthéon des grands hommes à Washington...

 

FIN


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page added October 2, 1998